Chapitre XVI : Convalescence
« Les maladies que l’on cache sont les plus difficiles à soigner » proverbe chinois
J’ai dû me confronter à la lenteur. Pendant deux années, mon cerveau n’a pas fonctionné correctement. J’avais du mal à accomplir les gestes du quotidien, tout était compliqué. Faire des projets était tout bonnement impossible. J’ai vécu au jour le jour. Ma fatigue était immense. Moi qui dévorais des romans, je tombais de sommeil après quelques pages. Je me traînais. Aller au marché, faire quelques courses m’épuisaient. Me promener, aller à une conférence, passer un appel : tout était difficile et sans véritable attrait. Mon corps était lourd, sans aucune énergie. Je ne pratiquais du sport qu’une fois par semaine depuis vingt ans : des longueurs à la piscine en cours collectif. Rituel qui disait… « Bon, tu cours, tu cours… Là, tu nages et prends soin de tout ton corps. » Cette heure de sport me mettait en joie. J’avais de bons copains, et c’étaient des moments de partage. Impossible désormais de finir une longueur.
Ma vue, qui s’était altérée avant mon arrêt, s’est déchaînée. Acuité visuelle diminuée par deux en six mois, lunettes obligatoires. Pour compléter le tableau, la presbytie s’est installée. Je suis devenue copine avec l’opticien, qui m’apportera d’ailleurs mes premiers clients ! Mon mental n’était pas du tout d’accord, je crois, avec le fait de porter des lunettes et d’avoir des doubles foyers. Je les ai perdues, je les ai cassées : en m’asseyant dessus, en frottant trop fort les verres, j’ai roulé sur l’une d’entre elles avec la voiture, et une autre fois avec mon vélo !
Et comme la coupe n’était pas encore pleine, ou pour couronner le fait d’avoir à prendre soin de moi, la ménopause m’a fait de l’œil ! Le couperet est tombé lors d’un banal contrôle gynécologique. Même si je n’avais plus l’intention d’avoir d’enfants, j’ai accusé le coup.
Que voit l’autre de l’extérieur quand on s’écroule ainsi ?
Je n’ai jamais eu besoin d’antidépresseurs. Je n’étais pas triste, seulement atone, inconsistante. La médecine traditionnelle, chimique, ne pouvait rien pour moi.
Restait une petite flamme que j’avais allumée avant d’être soufflée et de m’écrouler : le coaching professionnel. Je m’y suis intéressée dans ma volonté à la fois de mieux comprendre la relation humaine et aussi de trouver des solutions aux problématiques que je rencontrais chez mes derniers clients. Dirigeants aux quatre coins du monde, ils étaient le plus souvent seuls à la barre, trop ancrés dans l’opérationnel, avec des difficultés en termes de prise de recul, de vision stratégique, de projection de ce qu’ils voulaient pour eux, pour leurs organisations, demain.
Curieuse de cette technique qui pourrait éventuellement me permettre de mieux performer au travail, j’ai changé d’objectif en rencontrant la coach et lui ai demandé si elle pouvait m’aider. Elle a dessillé mon regard sur des comportements récurrents et délétères. Elle m’a fait prendre conscience de ma coresponsabilité dans ce qui m’arrivait. J’aurais pu dire « non », voir que je m’épuisais, tirer la sonnette d’alarme. J’avais continué malgré ma fatigue, malgré les mises en garde du médecin.
J’ai pris conscience de mes mécanismes inconscients de « petite fille » : obéir aux consignes absurdes, aux injonctions permanentes, par exemple. Dire non et faire malgré tout.
Pendant ces dix-huit mois dans ce nouveau job, je n’ai finalement rien appris. Je me suis comportée comme une enfant à qui l’on fait miroiter des promesses. Je ne me suis pas posée de questions. Je n’ai pas réfléchi. Je n’ai pas pris de recul. Je me suis laissée embarquer, séduire, éblouir par cette lumière : réaliser en quelques mois un projet complètement dingue. Avec un leadership charismatique et profondément manipulateur.
Peu à peu, il y a eu une nouvelle visibilité : une fissure, de nouveaux voyants, de nouvelles sensations. Celles de mon corps, qui m’appelait, celle de mon esprit, qui murmurait que quelque chose ne tournait pas rond. Avec le recul, j’étais en pleine inconscience, dans une hyper-agitation permanente. Ce qu’on appelle aussi une méconnaissance. L’absence totale de présence à soi.
J’avais envie de vivre intensément. Et en même temps, j’enviais mes potes en couple, sereins, posés. Je voulais tout : que mes enfants se réalisent dans leurs études, continuer à être proche d’eux, travailler, voyager, être aimée. Tout mener de front, sans renoncer à rien. J’avais mis beaucoup sous le tapis : tout ce qui faisait trop mal, ce qui demandait de ralentir, d’écouter vraiment, de prendre soin. Et sous ce tapis-là, il n’y avait pas une simple poussière oubliée. Il y avait un mammouth sous la moquette.
Cette coach professionnelle a dessillé mon regard et m’a aussi convaincue. J’irai plus loin dans la connaissance de ce métier et me formerai. Pour filer une nouvelle couverture protectrice à moi. J’avais une nouvelle vision, une piste de décollage s’allumait devant moi. Je pouvais envisager, dans ce tunnel, une issue de secours. Un jour.
Aujourd’hui, je mesure à nouveau combien ce cheminement interne, qui va alors débuter pour moi, malgré moi, me permet de montrer à mes enfants, à mes clients, qu’il est possible de changer de trajectoire, de vie, de direction, même lorsque tout semble déjà écrit. Qu’il est possible de se réinventer, de choisir autrement, de réajuster sa route. Les choix sont parfois difficiles, exigeants même, mais ils sont là, à notre portée. Il ne s’agit pas de chance, mais d’acceptation. Parce que si mon corps a parlé et m’a arrêtée, il va surtout me permettre de réaliser que je peux faire des choix autrement. Des choix dictés par mes ressentis profonds, mes besoins intimes, qui sont toujours enfouis, bloqués par peur de les regarder vraiment.
Une porte franchie. La formation qui suivra va me permettre d’identifier les ressorts, les mécanismes qui font que, malgré notre volonté de changement, nous n’y arrivons pas seuls ! Je ne réalise pas encore combien je vais « faire la crêpe » au cours de ce parcours de deux années. C’est-à-dire littéralement changer de point de vue sur un certain nombre de croyances, par exemple. Je vais accentuer mes réflexions sur moi-même, les autres et le monde. Je mettrai à jour un grand nombre de mes chemins de fonctionnement, dont j’ai déjà parlé, et j’apprendrai à identifier et déposer ceux qui me posent un problème, à les traiter. Je vais ouvrir ainsi la possibilité de remettre de la clarté dans ma vie. De modifier le chemin.
Ma réflexion s’intensifiera avec mon lent rétablissement. Je ne peux pas toujours suivre la voie tracée dans laquelle on m’attend. Je peux commencer à décider ce qui est bon ou non pour moi. Grande nouveauté. Immense permission.
Cela paraît évident quand on le dit, mais c’est cornélien ! C’est aussi se battre contre ses habitudes, au-delà de ne plus être comme avant. En même temps, c’est la promesse d’un nouvel avenir professionnel où le quotidien est plaisir. Plaisir mesuré, car le changement s’effectue sur le long terme, doucement, tranquillement.
Et la posture de coach est une posture basse. J’écoute, je laisse l’autre aller à son rythme. Je ne suis plus une guerrière qui va révolutionner en quelques coups de baguette magique la situation. Non ! Notre intervention est puissante, mais douce. Nous transformons avec humilité. Le temps est notre allié. Le changement s’inscrit ainsi dans la durée.